Exposé / Séance 14 / Les psychoses / 11 avril 1956 / J. Lacan

Sténotypie dans la version Staferla en pdf du séminaire, pages 407 à 432
A télécharger sur http://staferla.free.fr/
La version de JAM de la page 207 à 220 : « Le signifiant, comme tel, ne signifie rien»
J’ai travaillé sur les deux versions.

Résumé

Séance ardue où Lacan définit le rôle du signifiant dans la psychose ainsi que celui de la signification, toujours incertaine. Signifiant et signification entretiennent un rapport paradoxal vis à vis du langage : Tous système de langage comporte la totalité des significations, ce qui ne veut pas dire que tout système de langage épuise les possibilités du signifiant. Conséquence : du signifiant découle sans cesse de nouvelles significations.

La structure n’est pas la totalité, mais un groupe d’éléments formant un ensemble covariant. Dans une analyse structurale, il s’agit de dégager le signifiant. La prise en compte du signifiant, ce n’est pas en comprendre ce qu’il signifie, mais prendre acte du signe comme tel. Si vous n’articulez pas cette distinction, vous retournez sans cesse aux significations oubliant que le signifiant est trompeur.

La fonction génitale n’est pas faite pour introduire la différenciation dans le monde. C’est par l’introduction du signifiant que le complexe d’Œdipe joue ce rôle pour autant qu’il introduit le signifiant « homme » ou « femme » ».

Freud différencie la conviction passionnelle, la jalousie où j’impute mes propres sentiments à l’autre, de la conviction délirante où : « Ce qui a été rejeté de l’intérieur réapparaît par l’extérieur ».

Comment se déclenche une psychose ? A partir du cas d’un jeune homme exposé par Katan, Lacan met en évidence que quelque chose a manqué au psychotique dans sa réalisation « dans le type viril ». C’est par une imitation et un accrochage à l’un de ses camarades qu’il en conquiert la typification. C’est le mécanisme du « comme si » décrit par Hélène Deutsch, mécanisme de compensation imaginaire de l’Oedipe absent, conséquence d’une absence du signifiant du nom du père.

L’Autre (avec un grand A), est exclu en tant que porteur du signifiant, mais est affirmé au niveau du petit autre. C’est à ce niveau qu’apparaissent ces phénomènes d’« entre-je », c’est à ce niveau du double du sujet, qui est son moi et pas son moi, qu’apparaissent les phénomènes d’automatisme mental (hallucination verbales) qui témoignent que c’est du signifiant dont il s’agit, mais sur un mode essentiellement imaginaire.

Notes

1/
Structure ouverte et non totalité.

La structure se présente comme un groupe d’éléments formant un ensemble covariance. La notion de structure s’établit par la référence de quelque chose qui est cohérent à quelque chose d’autre, qui lui est complémentaire. Il ne s’agit pas d’une « totalité ».
La notion de totalité n’est valide que si nous avons affaire à une relation close avec un correspondant, dont la structure est solidaire (ex : sphère). (Complémentarité en vue de constituer un tout)
Dans la plupart des structures il y a une relation ouverte que nous appellerions « de supplémentarité ». (par opposition à « complémentarité »)

Dans une analyse structurale, il s’agit de dégager le signifiant.

La limite entre les sciences naturelles et les sciences dites « humaines » est définie par les notions de signifiant et de structure.

Dans les sciences de la nature…

Les formules mathématiques ou les formules d’Einstein sont de purs signifiants. C’est pour cela que grâce à eux nous tenons le monde dans le creux de la main.

Dans la physique, nous sommes partis de cette loi que dans la nature, personne ne se sert du signifiant pour signifier,Il ne faut pas croire que la physique implique la réduction de toute signification. À la limite, s’il y en a une, il n’y a personne pour la signifier. C’est ce qui distingue notre physique d’une physique mystique et de la physique antique.
Mais le signifiant est bien là, dans la nature. Car si ce n’était pas le signifiant que nous y cherchions, nous n’y trouverions rien du tout.
Dire que le signifiant signifie quelque chose, c’est dire qu’il y a quelqu’un qui se sert de ce signifiant pour signifier quelque chose.
L’existence d’un système signifiant à l’intérieur de la physique implique au moins cette signification qu’il y ait un « umwelt » (environnement, milieu), c’est-à-dire la conjonction minimale des deux signifiants suivants : que « Toutes choses sont Une » ou que l’ « Un est toutes choses ».

Les signifiants de la science

Les signifiants de la science ne sont pas donnés. « L’énoncé des séries des nombres entiers ne va pas de soi. Il est tout à fait concevable qu’au-delà d’une certaine limite, les choses se confondent, simplement dans la confusion de la multitude ».
L’ethnographie nous montre que c’est une conquête que d’accéder au nombre « cinq » par exemple. On a noté l’effet fulgurant du nombre « trois » quand il est arrivé dans telle tribu de l’Amazone.
« L’expérience montre également que le nombre « un », qui ne nécessite son efficacité que par un retour, ce n’est pas de lui que nous pouvions toucher du doigt l’origine de l’acquisition du signifiant ».
Je vous ai dit que tout système de langage comporte la totalité des significations possibles. (il n’y a pas de signification hors langage). Cela ne veut pas dire que tout système de langage puisse recouvrir la totalité des significations possibles ou que tout système de langage épuise les possibilités du signifiant. (Ça ne veut pas dire que le langage peut tout dire)
« Le paradoxe se lève donc si l’on distingue entre « les significations possibles » au sens de déjà réalisées dans le langage, et les possibilités du signifiant de toujours déterminer de nouvelles significations » (SAFOUAN Moustapha, Lacaniana I, Fayard, 2001, Page 52)
Conclusion : C’est notre point de départ : Tout vrai signifiant en tant que tel est un signifiant qui ne signifie rien.
(Le signifiant ne se situe pas sur le même plan que la signification)

L’expérience le prouve, plus le signifiant ne signifie rien, plus il est indestructible.

2/
Subjectif et objectif

« Quand je vous parle de subjectif, le mirage reste dans l’esprit de l’auditeur qu’il s’oppose à l’objectif, qu’il est du côté de celui qui parle et se trouve du côté des illusions. Soit qu’il déforme l’objectif, soit qu’il le contienne ». (Page 210 en bas)

« La dimension omise, élidée dans la compréhension du freudisme, c’est que le subjectif est non pas du côté de celui qui parle, c’est quelque chose que nous rencontrons dans le réel. Non pas que le subjectif se donne à nous au sens où nous entendons habituellement le mot réel, c’est-à-dire qui implique l’objectivité, la confusion est sans cesse faite dans les écrits analytiques. Le subjectif apparaît dans le réel en tant qu’il suppose que nous avons en face de nous un sujet qui est capable de se servir du signifiant comme tel, et de se servir du signifiant comme nous nous en servons, (…) non pas pour signifier quelque chose, mais précisément pour nous tromper sur ce qu’il y a à signifier. C’est utiliser le fait que le signifiant est autre chose que la signification, pour nous présenter un signifiant trompeur ». (Page 211)

Pour nous, le subjectif est ce qui distingue le champ de la science où se base la psychanalyse, de l’ensemble du champ de la physique. Il s’agit de l’instance de la subjectivité comme présente dans le réel.
Quand il y a « feed-back », est ce que ça communique ?
L’idée de « cause finale » répugne à la science, mais elle en fait un usage sans cesse camouflée dans la notion de retour à l’équilibre. Si la « cause finale » est simplement une cause qui agit par anticipation, qui tend vers quelque chose qui est en avant, ce concept est inéliminable de la pensée scientifique.
A l’intérieur de l’organisme, des sécrétions internes s’envoient l’une à l’autre des messages sous la forme des hormones qui viennent avertir les organes que ça va très bien, ou que ça ne va pas.
Pouvons-nous parler ici de communication ?
Vous allez me dire: « Il faut une réponse ». Définirons-nous qu’il y a communication à partir du moment où la réponse s’enregistre ? La réponse, c’est qu’il revient quelque chose au point de départ. C’est le schéma du « feed-back ». Mais dans une machine thermo-électrique soutenue par un feed-back il n’y a pas usage du signifiant.

« L’isolement du signifiant nécessite autre chose, (« qui se présente de façon paradoxale comme toute distinction dialectique » version JAM) qu’à partir du moment où au niveau du récepteur ce qui est important ce n’est pas l’effet du contenu du message, ce n’est pas l’hormone qui du fait qu’elle survient va déclencher quelque part dans l’organe telle ou telle réaction, c’est qu’au point d’arrivée du message, on prend acte du message ». (Pages 211, 212)

Est-ce que cela implique une subjectivité ? Regardons-y de bien près. Ce n’est pas sûr. Qu’est-ce qui distingue l’existence du signifiant en tant que système corrélatif d’éléments qui prennent leur place synchroniquement et diachroniquement, les uns par rapport aux autres ?

Je suis dans la mer…

…Capitaine d’un petit navire. Je vois des choses qui s’agitent dans la nuit d’une façon qui me laisse à penser qu’il peut s’agir d’un signe. Plusieurs façons de réagir :
– Si je ne suis pas un être humain encore, je réagis par toutes sortes de manifestations, comme on dit, modelées, motrices et émotionnelles. Je satisfais aux descriptions des psychologues. Je comprends quelque chose. Je fais tout ce que je vous dis qu’il faut savoir ne pas faire.
– Si je suis un être humain, j’inscris sur mon livre de bord : « À telle heure, par tel degré de longitude et de latitude, nous apercevons ceci et cela… ». La distinction du signifiant est là. Je prends acte du signe comme tel.

« C’est l’accusé de réception qui est l’essentiel de la communication en tant qu’elle est non pas significative, mais signifiante. Si vous n’articulez pas fortement cette distinction, vous retomberez sans cesse aux significations, c’est-à-dire à quelque chose qui en soi ne peut que nous masquer, qui nous laisser échapper le ressort original, propre, distinctif, du signifiant en tant qu’il exerce sa fonction propre. » (Page 213)

Si la psychanalyse nous apprend quelque chose c’est que le développement de l’être humain n’est absolument d’aucunement déductible de la composition des significations, c’est à dire des instincts. Le monde humain, le monde que nous connaissons dans lequel nous vivons implique non pas seulement l’existence des significations, mais l’ordre d’un signifiant. (« du signifiant » JAM)

Le complexe d’Œdipe

« Si le complexe d’Œdipe n’est pas l’introduction du signifiant, je demande qu’on m’en donne une conception quelconque. Son degré d’élaboration, n’est essentiel à la normalisation sexuelle, que pour autant qu’il introduit nommément le fonctionnement du signifiant comme tel, dans la conquête du dit « homme » ou « femme » ». (Page 214)

La fonction génitale, qui est contemporaine du complexe d’Œdipe, n’est pas faite pour introduire l’articulation et la différenciation dans le monde. Le matériel des étapes prégénitales, les échanges corporels, excrémentiels, prégénitaux, sont bien suffisant pour structurer un monde d’objet, une réalité humaine c’est à dire qu’il y ait des subjectivités.

« Il n’y a pas d’autre définition scientifique de la subjectivité qu’à partir de la possibilité de manier les signifiants à des fins purement signifiantes et non pas significatives, c’est à dire n’exprimant aucune relation directe qui soit de l’ordre de l’appétit ». (Page 214)

L’ordre du signifiant, il faut que le sujet le conquiert, l’acquiert, dans un rapport d’implication qui touche à son être, ce qui aboutit à la formation de ce que nous appelons dans notre langage, le surmoi.
« Le surmoi tombe bien dans la définition du signifiant. Il n’est pas besoin d’aller bien loin dans la littérature analytique pour voir l’usage qui est fait de ce concept, qui est de ne rien signifier, par quoi il est capable à tout moment de donner des significations diverses, ( « à savoir les plus imbéciles » Staferla). (Page 214)
A quoi tiennent les symptômes ?
« Les symptômes, c’est toujours une implication de l’organisme humain dans quelque chose qui est structuré comme un langage, par quoi tel ou tel élément de son fonctionnement va entrer en jeu comme signifiant ». (Page 215)

L’hystérie est quelque chose qui est centré autour d’un signifiant qui reste énigmatique quant à sa signification. La question de la mort ou la question de la naissance étant les deux dernières questions qui n’ont justement pas de solution dans le signifiant. C’est ce qui donne aux névroses leur valeur existentielle.

Que veulent dire les psychoses ?

Quelle est la fonction de ces rapports du sujet au signifiant dans les psychoses ?

3/ Dans la psychose, quelque chose qui ne s’est pas réalisé dans le domaine du signifiant, qui a été verworfen, c’est cela qui réapparaît dans le réel. Ce mécanisme est différent de tout ce que nous connaissons de l’expérience quant aux rapports de l’imaginaire, du symbolique et du réel.
Freud a, le premier, différencié la conviction passionnelle et la conviction délirante.

–       La première est une projection intentionnelle, une jalousie où je suis jaloux dans l’autre de mes propres sentiments, où ce sont mes propres pulsions d’infidélité que j’impute à l’autre.
–       La seconde, Freud a une formule : « Ce qui a été rejeté de l’intérieur réapparaît par l’extérieur », ou encore dans un langage amplificateur : Ce qui a été supprimé dans l’idée réapparaît dans le réel. Qu’est-ce que cela veut dire ?
Il y a là quelque chose de confus, d’impensable, qui nous laisse à désirer, quelque chose dont le maniement est tout à fait défectueux et insensé dans cette simple formule.
Vous verrez à quelle sorte d’impasse extravagante on arrive si on confond la notion de réalité avec celle d’objectivité, voire avec celle de signification.
Car toute une prétention phénoménologique, qui déborde le domaine de la psychanalyse, est fondée sur ce quelque chose qui confond le domaine de la signifiance et le domaine de la signification.

 Le cas Schreber et la femme de Dieu

Dans le cas Schreber, nous voyons au départ, une période de trouble. C’est un ensemble symptomatique non élucidé analytiquement et qui n’est que reconstruit. A ce stade, rien ne ressemble autant à une symptomatologie névrotique qu’une symptomatologie prépsychotique.
Où est le ressort ?
Schreber pendant la période pré-psychotique vit quelque chose. (« qui est de la nature de la perplexité » JAM)Il est brusquement envahi par cette image, la moins faite pour entrer dans l’esprit d’un homme de son espèce et de son style : « Qu’il devait après tout être fort beau d’être une femme en train de subir l’accouplement. »
Comment situer une limite entre le moment où il était à cette période de confusion panique et le moment où son délire a fini par construire effectivement qu’il était une femme et pas n’importe laquelle, qu’il était la femme divine : « La Promise de Dieu » ?
Est-ce que c’est là quelque chose qui suffit à donner la définition de l’entrée dans la psychose ? Assurément pas.

Le cas de Katan

Katan rapporte un cas où la psychose s’est déclarée à une période beaucoup plus précoce que Schreber. Il s’agit d’un jeune homme à l’époque de la puberté. Il dit que  » chez le sujet rien de l’ordre de son accession à quelque chose qui peut le réaliser dans le type viril ». Rien n’est là, tout a manqué.
Par l’intermédiaire d’une sorte d’imitation, d’accrochage, à l’un de ses camarades, il essaie de conquérir la typification de l’attitude virile. « Comme lui », il se livre à la la masturbation. Ensuite il y renonce sur l’injonction du dit camarade. Il se comporte comme s’il était en proie à un père sévère, (ce qui est le cas de son camarade). Il s’intéresse à une fille qui, comme par hasard, est la même que celle à laquelle son camarade s’intéresse.

C’est le mécanisme du « comme si » que Mme Hélène Deutsch a mis en valeur comme une dimension dans la symptomatologie des schizophrénies. C’est un mécanisme de compensation (à proprement parler imaginaire) de l’Œdipe absent qui lui aurait donné le signifiant, la virilité sous la forme, non pas de l’image paternelle, mais du signifiant Nom-du-Père.  (Page 218)

(Dans la psychose, l’accroche au signifiant se fait sur un mode imaginaire, et non symbolique puisqu’il y a absence du signifiant du nom du père. C’est un autre abord de la Verwerfung.)
Quand la psychose éclate le sujet va toujours se comporter en homosexuel inconscient. Ce n’est pas différent de la période pré-psychotique.
L’ami est l’élément pilote de sa tentative de structuration au niveau de la puberté, qui va se retrouver dans son délire.

 La structure plus que le fantasme

À partir de quel moment délire-t-il ?
Il délire à partir du moment où il dit que son père le poursuit pour le tuer, pour le voler également, pour le châtrer.
« Le point essentiel, c’est que délire commence à partir du moment où l’initiative vient d’un Autre, avec un grand A, où l’initiative est là fondée sur une activité subjective  : « L’Autre veut cela », et il veut aussi surtout qu’on le sache, il veut le signifier ». (Page 218)

« Dès qu’il y a délire, nous entrons, à pleine voile dans le domaine d’une intersubjectivité dont tout le problème est de savoir pourquoi elle est fantasmatique. Mais au nom du fantasme, omniprésent dans la névrose, attachés que nous sommes à sa signification, nous oublions la structure. À savoir qu’il s’agit de signifiants, et de signifiants comme tels, maniés par un sujet à des fins signifiantes, si purement signifiantes que la signification reste très souvent problématique. Ce que nous avons rencontré dans cette symptomatologie implique toujours un thème que je vous ai déjà annoncé l’année dernière à propos du rêve de « l’injection d’Irma », « l’immixtion des sujets ». » (Page 218)

« Le propre de la dimension intersubjective, c’est que vous avez dans le réel un sujet capable de se servir du signifiant comme tel, c’est-à-dire non pas pour vous informer, mais très précisément pour vous leurrer. Cette possibilité est ce qui distingue l’existence du signifiant. Mais ce n’est pas tout. Dès qu’il y a sujet et usage du signifiant, il y a usage possible de « l’entre-je » c’est-à-dire du sujet interposé ». (Page 218)

L’immixtion des sujets

Cette « immixtion des sujets », c’est l’un des éléments les plus manifestes du rêve de « l’injection d’Irma ». Les trois praticiens appelés par Freud, qui veut savoir ce qu’il y a dans la gorge d’Irma. Et ces trois personnages bouffonnant, parlent, soutiennent des thèses, ne disent que des bêtises.

Ce sont des « entre-je » qui jouent là un rôle essentiel. La défense c’est en effet cela, c’est quelque chose qui a un rapport tellement essentiel au signifiant, non pas à la prévalence de la signification, mais à l’idolâtrie du signifiant comme tel. Ceci n’est qu’une indication.

L’immixtion des sujets, est-ce que ce n’est pas très précisément là ce quelque chose qui nous apparaît dans le délire ? C’est toute la différence qu’il y a entre : « Le médecin-chef qui a fait opérer ce malade par son interne. » et « Le médecin-chef qui devait opérer ce malade, il l’a fait opérer par son interne. » Même si ça aboutit à la même action, ça veut dire deux choses complètement différentes. Dans le délire, c’est de cela qu’il s’agit tout le temps : « on » leur « fait faire » ceci.
C’est là qu’est le problème. Il s’agit au fond de la psychose d’une impasse, d’une perplexité concernant le signifiant.
Je suppose que le sujet réagit à l’absence du signifiant par une affirmation d’autant plus appuyée d’un autre qui, lui, comme autre est essentiellement énigmatique.

L’Autre (avec un grand A), je vous ai dit qu’il était exclu, qu’il était exclu en tant que porteur de signifiant. Il est d’autant plus puissamment affirmé entre lui et le sujet… au niveau du petit autre, au niveau de l’imaginaire. C’est là que se passent tous ces phénomènes d’« entre-je », qui constituent ce qui est apparent dans la symptomatologie de la psychose – au niveau de l’autre sujet, de celui qui a l’initiative dans le délire, du professeur Fleschig dans le cas de Schreber ou de Dieu qui est tellement capable de séduire qu’il met en danger l’ordre du monde, en raison de l’attraction. (Page 219)

C’est au niveau de l’« entre-je », c’est-à-dire au niveau du petit autre, du double du sujet, de ce quelque chose qui est à la fois son moi et pas son moi, qu’apparaissent des paroles qui sont une espèce de commentaire courant de l’existence. Nous voyons ce phénomène dans l’automatisme mental (pensées envahissantes ou hallucinations), ce commentaire des actes, cet écho de la pensée, mais il ici est encore bien plus accentué, puisqu’il y a une sorte d’usage taquinant du signifiant dans les phrases qui sont commencées, puis interrompues. C’est ce qui permet un jeu sur l’attente, un ralentissement qui se produit au niveau imaginaire du signifiant, comme si l’énigme, faute de pouvoir se formuler de façon vraiment ouverte, sinon par l’affirmation primordiale de l’initiative de l’autre, donnait sa solution en montrant que ce dont il s’agit, c’est du signifiant.

De même que ce qui au fond du « rêve de l’injection d’Irma » apparaît comme la formule en caractères gras, à savoir quelque chose qui est là pour nous montrer la solution de ce qui est au bout du désir de Freud rien de plus important qu’une formule de chimie organique – de même nous trouvons dans le délire, dans ces commentaires, dans le bourdonnement du discours à l’état pur, qui se produit autour du phénomène, l’indication que ce dont il s’agit c’est de la question du signifiant.